Intervention d’Hervé Juvin à l’Assemblée nationale, le 17 janvier 2011 pour Carrefour des Aînés.
Hervé Juvin intervenait sur l’invitation de Philippe Vitel, député du Var, Président de l’association Carrefour des Aînés – dont Hervé Juvin est vice-Président. A la tribune, il succédait à Françoise Forette, gérontologue, et à Valérie Rosso-Debord, députée.
Introduction
Le sujet est immense ; il désigne une révolution de la condition humaine, dont à vrai dire nous ne savons rien. Rien de sa pérennité, rien de ses effets, rien de ses enjeux réels. Nous pouvons le résumer d’un mot, et d’une image. L’homme ne sait plus s’il est fait pour mourir, il croit qu’il n’est pas fait pour vieillir. La pyramide des âges, dont on nous a tant enseigné les contours, n’existe plus ; c’est d’un tunnel des âges dont il faut parler qui conduit 80 % d’une population aux abords de 80 ans. Nous ne mourons plus à tout âge ; nous mourrons après une vie passée toute entière à en profiter, et nous mourrons hors de la vue des nôtres et de nous-mêmes, de sorte que tout doucement la mort disparaît de nos vies.
L’inconnu fait peur ; aucune civilisation n’a connu en vie autant d’hommes incapables de se reproduire et peut-être de se défendre. Mais la peur nous cache cette réalité heureuse ; le cadeau d’un siècle de fer et de sang, le XXè siècle, c’est une vie en plus. Nous vivons pratiquement une vie de plus que nos ancêtres d’il y a seulement cent cinquante ans, avant la pénicilline, avant l’exclusion de la guerre des relations internationales, avant la disparition de la famine.
L’inconnu fait peur, et la peur conseille mal ; raison de plus pour chercher à mettre un peu de clarté dans un sujet qui prospère si souvent dans le non-dit, l’à peu près et l’incertain.
1 – Le marché, quel marché ?
Le marché du vieillissement, ou des seniors, ou du grand âge, quelque soit le nom qui lui est donné, semble neuf. D’où l’idée que tout est à faire, d’où l’idée aussi que les tendances actuelles, récentes, accidentelles, justifient des efforts d’importance, des institutions et des prélèvements – en France, du moins.
La réalité est différente. On ne découvre pas le sujet qui se déploie avec la force mais aussi la lenteur des évolutions démographiques. Que ce soit par les entreprises, par les acteurs publics, les collectivités territoriales, les sociétés d’assurance, ou simplement les familles, la prise en charge du grand âge est une réalité obligée, et depuis longtemps. Les familles d’abord, les sociétés d’assurance ensuite, les collectivités locales aussi, le connaissent bien.
Le fait nouveau est d’abord le nombre des plus de soixante ans dans la société française, dans les sociétés européennes ; c’est ensuite la transformation de la société par et pour ceux qui sont en voie de constituer la majorité ; c’est enfin la valorisation d’un marché des seniors, non par défaut ou par imitation, mais en lui-même.
A voir ce qui est proposé, offert, distribué, annoncé, non seulement le marché des seniors existe, mais beaucoup l’ont rencontré !
Il n’est à peu près aucun secteur de la vie économique qui n’échappe à la révolution de l’âge. Services à la personne, tourisme, appareils ménagers, automobiles, instrumentation diverse, aménagement de la maison, mobilier, … il serait plus court de citer les secteurs qui ne sont pas touchés, et dans lesquels le vieillissement ne change pas le marché. Le marché du vieillissement va bien au-delà des articles et services « pour personnes âgées ». C’est déjà parti.
Les gérontotechniques explosent. Téléphone avec affichage des conversations pour malentendants, voitures avec surveillance du conducteur, signalisation plus visible, ascenseurs intérieurs, lits médicalisés, etc.
Les gérontoservices remodèlent le continent des services, en s’adaptant à une population qui se déplace moins ou pas, pour laquelle le domicile devient une frontière, pour laquelle la proximité commence à la pièce à côté et la relation au coup de téléphone ou à la visite hebdomadaire.
Il y a à s’inspirer des meilleures pratiques. Il y a à adopter des principes ;
Le premier principe est celui de la labellisation ; tel produit, tel service, est amical au vieillissement, ou pas ! Une autorité indépendante doit examiner, tester, vérifier, et décerner ou non un label, dans lequel les conditions financières seront déterminantes.
Le second principe est l’affichage universel des prix. C’est la condition pour sortir de l’assistance inconditionnelle ; pharmacie, médecine, hôpital, services divers, le prix doit être affiché est visible, pour que ceux qui bénéficient de la solidarité nationale ou de la mutualité des assurés le voient. Celui qui paie commande et doit se faire connaître.
Un troisième principe, en rupture avec l’ordre médico-social, est le respect des choix individuels et des modes de vie individuel. Quelqu’un qui a été respecté toute sa vie mérite d’échapper à la promiscuité de l’hôpital ou de la maison de retraite. La dignité humaine réside dans le respect des préférences, qu’elles soient communautaires, religieuses, d’origine ou de mœurs. Dans le respect des affinités, des choix de vie, des communautés, nous avons à apprendre, par exemple des maisons de retraite belges.
Un Quatrième principe est celui de la mutualité. Il y a beaucoup à réfléchir à des formes d’entreprises indépendantes du court termisme et de la pression de l’actionnaire. Le domaine du vieillissement devrait être celui de la coopération, du PPP, etc. Attention au développement de l’entreprise société par actions ! Le bonheur de l’actionnaire et celui du retraité ne vont pas ensemble. Quelques-unes des plus récentes et plus rapides fortunes de France qui se sont constituées dans le secteur posent question…
2 – L’ingénierie sociale
L’originalité de la démarche proposée par « Carrefour des Aînés » se situe ailleurs. Elle réside dans l’immense tâche d’ingénierie sociale qui nous attend. La société de l’âge impose d’autres manières de vivre ensemble, de faire société. Et la France, parmi quelques autres, n’est que la première à vivre une situation que d’autres, à commencer par la Chine, vivront bientôt. C’est dire si le champ de recherche est fécond, et si l’exemplarité peut être constitutive d’un capital précieux pour l’avenir.
L’ingénierie du vieillissement explose. Il ne s’agit pas de produits, de services, d’informations, d’infrastructure, mais du lien qui fait prendre une société nouvelle, celle dans laquelle cohabitent quatre, voire cinq générations. Des conditions de circulation à l’aménagement des surfaces de vente, il y a là un continent nouveau, celui de sociétés dans lesquelles une part importante de la population a ou aura plus de soixante ans, et ce qui est vrai aujourd’hui en Allemagne, le sera demain en France et après-demain en Chine. Des plus de quatre-vingt dix ans vont vivre aux côtés des moins de vingt ans. Il y a matière à acquérir une excellence, à faire preuve d’innovation, à développer les meilleures pratiques qui seront diffusées et qui feront école.
Il faut apprendre à jouer collectif. L’intelligence collective en matière d’adaptation à la société du grand âge s’étend et se professionnalise. Les collectivités territoriales et les grands équipementiers du territoire l’ont compris ; les services à distance, et d’abord la télésurveillance, se développent. L’étape suivante est l’aménagement de la ville, de la circulation, des transports et des infrastructures de la vie quotidienne. Il ne s’agit pas seulement des accès, mais de la facilité de la vie.
Il faut apprendre à imaginer ensemble. Aucune des acteurs, seuls, ne peut avancer durablement. L’ingénierie sociale doit suivre. Elle reste embryonnaire. Prenons-en quelques exemples.
Celui des retraites. La question est moins celle de travailler tout au long de sa vie, pour se sentir utile, ou bien au contraire d’avoir droit à de longues vacances en fin de vie, pour en profiter autrement, la question est que le travail n’est plus le même, comme la retraite n’est plus la même. Et la question est de reconnaître qu’il y a des emplois qui seraient mieux tenus par des plus de 65 ou 70 ans, par exemple dans le téléconseil, dans l’assistance, dans l’accueil, alors que d’autres ne peuvent plus l’être. Et la question est de reconnaître que le bonheur de rester chez soi n’est pas partagé par tous, de même que les besoins de fonctions sociales de représentation, de contrôle ou d’expertise indépendante sont peu et mal couvertes.
Celui de la cessation d’activité. L’essentiel est dans la sortie du médico-social, dans le respect des choix individuels et collectifs. A cet égard, et comme le propose Valérie Rosso-Debord, il serait intéressant d’étudier un « conseil de révision » de l’entréed à l’âge de la retraite – entre 60 et 65 ans permettre à toute Française, à tout Français, de bénéficier d’un check up complet. Car on ne prend pas les mêmes décisions selon qu’on a trente ans de vie devant soi, ou dix. Et selon qu’on peut travailler plusieurs années, ou pas.
Celui de la capacité à agir. Chacun sait que nous manquons cruellement de mandataires sociaux capables d’exercer une mission de contrôle, d’appréciation et d’orientation. Dans les associations, dans les coopératives, dans les mutuelles, comme dans les collectivités locales, la question des élus est posée. Il y a là un gisement d’utilité pour la société et d’activité pour les seniors qui est ouvert.
Propositions
Je tire pour ma part de cette réunion du Carrefour des Aînés ces quatre propositions :
1 – Il est urgent d’aller vers la retraite à la carte, individualisée, conforme aux souhaits ou aux besoins de chacun.
Il faut supprimer toute notion d’âge légal à la retraite, source de discrimination envers les aînés, dans l’entreprise et ailleurs. Il faut abandonner toute idée reçue selon laquelle l’âge détermine la performance, la capacité à apprendre, à innover ou à évoluer.
Chaque actif accumule des points de retraite, au titre du régime national obligatoire comme il peut déjà le faire au titre de régimes privés de retraite, individuels ou collectifs. Les cotisations sont déductibles du revenu imposable. Après quarante années d’activité à temps plein, un salarié cesse de cotiser et d’accumuler des points de retraite dans le régime national obligatoire. Mais il peut continuer de travailler et de cotiser à sa guise dans les régimes privés, collectifs ou individuels. Quand il décide de cesser de travailler, ses points de retraite sont convertis en rente, à la fois dans le régime national obligatoire et dans les régimes privés.
La mise en œuvre de telles dispositions sera rendue possible par le relèvement d’un minimum vieillesse, revenu d’existence assuré à toute personne de nationalité française de plus de 70 ans.
2 – La dépendance ne se prend pas en charge, elle se prévient, elle se combat, elle s’élimine.
A court et moyen terme, la prise en charge de la dépendance réclame un dispositif de solidarité pour tous ceux qui soit n’ont pas souscrit à titre individuel ou collectif une assurance dépendance couvrant l’écart entre leurs revenus et leur prise en charge, soit n’ont pas eux-mêmes les moyens de faire face aux dépenses nécessaires à la survenue de la dépendance.
A long terme, la prévention, la recherche, l’ingénierie sociale, doivent permettre de faire reculer la dépendance dans des proportions importantes, à la fois en retardant l’âge d’entrée en dépendance et la proportion de la population touchée.
Un dispositif national de prévention de la dépendance, organisé entre assureurs, collectivités territoriales et entreprises, doit permettre d’organiser rapidement cette prévention.
3 – Le marché des services aux aînés doit être protégé des prédateurs.
L’intérêt à court terme de l’actionnaire et l’intérêt des aînés ne font pas bon ménage. Et la rapidité avec laquelle des fortunes privées se sont constituées dans le secteur des maisons de retraite ou des services aux grand âge incite à la prudence face à un mouvement de privatisation rapide des prestations et des établissements.
Le système associatif, comme le système coopératif, dans lequel les décisions reposent sur le principe « un homme, une voix », et dans lequel les associés ne pouvant se partager les réserves et le patrimoine constitué, travaillent à améliorer l’outil de leur communauté, qui a servi à leurs parents et servira peut-être à leurs enfants après eux, apparaît le mieux adapté à l’organisation de réseaux de soins, de plates-formes de soins, de gestion d’établissements de prise en charge des aînés et de la dépendance, sont les formes les mieux adaptées à ces services d’intérêt collectif que sont les services aux aînés. Ils doivent être encouragés, consolidés dans leur régime juridique et fiscal, et rendus comparables dans leur performance de service par une transparence rigoureuse des comptes et des bénéfices imposée à tous les établissements et prestataires de services aux aînés.
4 – La liberté et la dignité de chacun doivent être respectés.
L’approche médico-sociale a assuré une prise en charge des aînés dominée par l’impératif de santé publique et de bonne administration. L’individu s’est effacé derrière le collectif des résidents ou des pris en charge. Trop souvent, les préférences personnelles, les affinités, les communautés, les choix de vie, ont été négligés, ou ignorés, au profit d’une promiscuité indistincte et dégradante.
La diversité des identités, des croyances, des modes de vie, impose de nouveaux modes de prise en charge et la prise en compte des identités individuelles ou collectives. La décentralisation, la transparence de l’information, la capacité de choix individuel quant aux lieu, à l’établissement et aux modalités de vie, sont quelques-unes des conditions qui permettront qu’une logique de l’offre adressée à des aînés libres, responsables et dignes, se substitue à la logique d’administration de la rareté trop souvent encore de rigueur.
Il n’y a pas d’âge pour être respecté dans ses choix de vie, dans sa croyance, dans son identité, et dans ses communautés d’élection.
Hervé Juvin, Paris, le 29 janvier 2011