Hervé Juvin : Parce que je suis malheureux de la France comme elle est, de l’Europe comme elle va, mais convaincu que nous avons tous les moyens de changer le cours des choses, si seulement nous le voulons, si le mot ‘démocratie’ a encore un sens, et si d’abord nous nous attachons à savoir et à comprendre, pour choisir et pour décider. Le paradoxe est que nous avons tous les moyens pour le faire, et que nous nous empêchons nous-mêmes d’y parvenir.
Parce qu’il faut entrer dans le XXIè siècle. Aucun des sujets de vie et de mort qui sont ceux de ce temps et de ce monde ne figure au premier plan des débats, des programmes et des campagnes. Nous sommes dans un monde rare, compté, où ce n’est pas l’argent qui paiera la survie. Nous sommes dans un monde de séparation, de frontières et d’insularité, qui n’a pas de place pour ceux qui ne savent pas dire leur mot de passe, qui ils sont et où ils vont. Nous sommes dans un monde d’identités électives, où chacun doit se nommer, se compter, et reconnaître ses amis de ses ennemis. Et nous sommes dans un monde dangereux, où survivre demande de choisir ce qu’on accepte et ce qu’on rejette de l’extérieur, un monde où ceux qui ne maîtrisent pas leurs échanges mourront vite, dans l’oubli et le mépris.
Parce que les temps sont venus de parler, de débattre, et de peser. C’est le devoir de tous ceux qui pensent que France, République, démocratie, ont un sens, ont encore, ont toujours un sens, un sens qui nous distingue, qui mérite d’être affirmé, protégé, défendu, et d’abord parce qu’il est nôtre ; d’autres, avec d’autres valeurs et d’autres mots, font d’autres choix, ils ont fait d’autres choix, tout aussi respectables, tout aussi légitimes, mais qui sont leurs. Ce ne sont pas les nôtres, il est temps de la dire et d’en tirer les conséquences.
Parce que parler, dire, débattre, et proposer, est le devoir de ceux qui s’alarment de l’écart croissant entre les institutions et les Français, entre l’Union de l’Europe et les Européens, et de l’écart plus inquiétant encore entre les Européens et le monde.
La campagne présidentielle qui s’engage, la présidence française du G 20, le trouble européen qui monte, sont autant d’occasions de compter et de peser. Plus la confusion règne, plus les combats de personne, les interdits et les censures vont pleuvoir, et plus la liberté naturelle de l’esprit doit s’attacher à dire, à comprendre et à débattre de tout. Quand les personnes ne sont pas désignées, quand des cibles ne sont pas nommées, quand il n’y a pas d’appel à exercer la violence, tout peut être dit, tout peut être débattu, et tout peut être pensé. La liberté absolue du débat entre citoyens est la condition de la démocratie représentative, et la seule condition pour que les experts, les sachants et les bien pensants ne confisquent pas le débat à leur profit.
La tâche n’est pas petite. La première faute serait de croire que tout est simple, qu’il suffit de, qu’il n’y a qu’à. D’autres ont promis, qui n’ont rien fait, ou tout le contraire, ou n’importe quoi. Plus qu’une crise économique, plus qu’une évolution sociale, nous vivons une transformation brutale, violente, de notre condition humaine. Ce n’est pas une intuition, c’est un constat. Vous le savez ; plus jamais aimer, naître, grandir, mourir, ne seront la même chose. La vie a changé et nous change. Nous, Européens, consentons à l’économie, à l’entreprise, au droit et au contrat, à l’intérêt et à l’envie, ce que jamais personne n’avait consenti avant nous. Nous leur abandonnons notre liberté collective, la civilisation qui nous a portés, la liberté de décider qui nous sommes, avec qui nous voulons vivre et faire notre destin. Nous interdisons de le voir. A force de censure, de conformité, de confort, nous sommes devenus pauvres en monde. Nous nous sommes mis en apesanteur, hors du réel. Il faut atterrir d’urgence. Mais où ?
Personne n’en sait rien, parce que personne ne prend le temps de mesurer le chemin parcouru et le vertige qui nous saisit. Nous, Européens, en avons fini avec cinq mille ans d’expérience politique et de discipline de soi. Notre condition politique a changé, elle change à une vitesse telle que nous sommes les éclaireurs avancés d’une histoire qui nous échappe, mais qui nous expose terriblement. Nous avançons vers autre chose, sans savoir quoi, et il se pourrait que ni les Nations d’Europe, ni l’essai d’Union qui a été tenté, ni l’Europe elle-même, n’y survivent, tout cela dans moins de vingt ans.
L’Union européenne entend sortir de la condition politique qui est celle des peuples, de la Nation, et de la frontière. Elle entend régler tous les problèmes en interdisant d’en parler. Elle a déjà réglé celui de la démocratie en interdisant de débattre et de voter sur les sujets qui comptent. Elle substitue le droit à la politique et le consommateur au citoyen. Elle affiche une foi naïve dans la capacité de l’économie à faire société, à apaiser les passions, à remplacer l’identité, l’ambition et la foi par l’abondance des choses et la facilité des plaisirs.
L’Union se trompe. Elle n’est la réponse à rien de ce dont les Nations n’auront pas décidé elles-mêmes, avec leur légitimité et en toute souveraineté. Et chaque fois que l’Union entend réduire l’autorité des Etats, borner la souveraineté des peuples ou la légitimité des lois qu’ils se donnent, elle affaiblit moins certainement les Nations qu’elle ne condamne l’Europe elle-même. Au point que le moment est venu de poser la question ; l’Union européenne n’est-elle pas la plus sûre ennemie de l’Europe et des Européens ?
A la différence des Etats-Unis, à maints égards dernière Nation à être tout ce que fut une Nation, l’innocence en plus, à la différence de la Chine, de l’Inde et de presque tous les autres, acharnés à employer les moyens de l’Occident à construire leur puissance et à leur donner les moyens de leur ressentiment, l’Union européenne s’abandonne à une idéologie de l’économie qui exprime sa haine de l’histoire, sa fatigue d’elle-même, et le grand âge de ses hommes. L’économisme réduit chacune, chacun, à son pouvoir de consommateur désirant – à sa capacité d’achat. La croissance est à ce prix ; que l’individualisme ne laisse subsister d’autre différence entre les hommes que celle du pouvoir d’achat que le marché leur attribue.
Peuple, Nation, Etat ; le sujet est essentiel. Il contient tous les autres ; le droit et la justice, l’égalité et le marché, les patrimoines et les revenus, la croissance et la société. Il détermine les solidarités électives, et la préférence pour soi de peuples qui savent ce qu’ils se doivent. A l’évidence, et en premier, il commande d’en finir, non avec le développement des échanges de biens, de services, de capitaux, de marchandises, mais avec le libre échangisme comme l’Union de l’Europe y sacrifie tant d’Européens, idéologie des échanges qui met fin à toute solidarité. Et il commande de dépasser l’affirmation inflationniste des droits de l’individu, qui condamnent dans le déploiement de leurs exigences illimitées toute solidarité nationale, et toute communauté de destin, tout lien authentique entre les hommes qui se reconnaissent un avenir en partage. Car les droits de l’homme ne se séparent pas des droits de la société qui les fait naître, qui les porte et qui paie pour eux.
Nous ne l’avouons pas, même si certains le pressentent ; nous subissons une violente colonisation interne, celle qui subordonne notre espace public, nos collectifs et ce qui reste du commun, au rendement attendu du capital investi et au prix instantané du marché. Ce n’est pas l’immigration, choisie ou subie, de travail ou de peuplement, qui en est l’origine, mais l’asservissement à l’économie d’entreprise, et l’étonnant abandon des peuples, de la société et du commun à l’économisme absolu, tel que le culte des droits de l’individu et l’apologie de la diversité individuelle le provoquent.
Diversité des formes économiques, telles que la propose parmi d’autres, la coopération ; diversité des sociétés entre elles, au moyen de leur unité interne, opposable aux droits de l’individu ; diversité des choix légitimes de communautés souveraines, telle que les préférences collectives les expriment ;
L’économisme s’accompagne de la censure. La dégradation morale d’une partie de la gauche est à cet égard sidérante. Le mépris affiché pour le « petit blanc », « le beauf », ou simplement le Français, passe pour le passeport de la modernité. Les chiens de garde qui aboient dès que du réel menace de passer, si peu que ce soit, ignorent simplement que la condition de la démocratie c’est le débat, et c’est la liberté absolue d’expression de tous ceux qui participent au débat. C’est la condition pour que la démocratie ne soit pas confisquée, et c’est la condition pour que les élus et représentants gardent la perception du réel – ce que leurs mandants pensent, disent et vivent réellement. La première urgence aujourd’hui est de se débarrasser de toutes les censures qui nous cachent le monde, d’abolir les lois qui limitent la liberté d’expression, celles qui font d’une opinion un délit et qui empêchent de dire, de savoir pour débattre.
L’économisme et ses corollaires, management, conformité, ratios et ratings, commandent la banalisation et l’uniformisation. La diversité des sociétés humaines est en danger. L’économisme est le pire ennemi, non pas des peuples européens, ou de l’Occident, ou de l’Union européenne ; de tous les peuples du monde, de tous ceux qui croient que l’argent ne fait pas société, que le contrat ne remplace pas la loi et que la croissance ne dispense pas de la politique. Le prochain combat n’oppose pas une civilisation à une autre, un peuple à un autre, l’Occident aux autres ; il oppose ceux qui en Occident sont aussi conscient qu’un Musulman, un Hindou ou un Vezos de la singularité vitale de leur culture, de leur unité interne et de leur autonomie. Il n’oppose pas l’Amérique, ou l’Angleterre, ou la Chine, aux autres ; il oppose aux Américains, aux Britanniques comme aux Chinois ceux qui veulent faire de tout américain, de tout anglais, de tout chinois, un citoyen du monde, c’est-à-dire un consommateur désirant. Les pires ennemis, non pas de nos peuples, mais de tous les peuples, c’est-à-dire de l’humanité, sont ceux qui entendent la réduire au rendement, au nombre et aux compter. Il n’y a pas de place pour ceux-là dans le monde qui vient, le monde de la diversité collective, des identités et du politique retrouvé. Le plus grand combat politique, et peut-être le seul, est celui de la diversité des sociétés les unes à l’égard des autres, c’est le combat pour l’autonomie des peuples, et c’est le combat pour l’unité interne des sociétés politiques.
En France, la voie d’une identité de projet, celle qui peut réunir tous ceux qui, à partir d’origines diverses, de croyances différentes, sinon opposées, veulent construire quelque chose de nouveau ensemble, c’est la République. Le temps est venu où il faut être radicalement républicain. La République a été une grande idée. Et elle a fait de grandes choses, aussi parce que ses opposants n’étaient pas petits.
Quelque chose va venir. Nous ne savons pas quoi. Nous nous interdisons même de le savoir, parce que nous refusons de voir ce qui nous arrive et de poser les questions qui dérangent.
Le changement de population de l’Europe, l’invasion de mœurs, de règles et de lois que les Européens subissent, faute de les avoir choisies, faute de les identifier pour les comprendre ; la toute puissance de l’économie qui prétend imposer les intérêts et les rendements à la Nation, à l’Etat et aux peuples ; l’excès des capacités sur la conscience et des moyens sur les ambitions ; tout ceci requiert autre chose que des programmes politiques ou des orientations partisanes.
Un immense travail de décloisonnement, de lucidité et d’intelligence est requis. Ma conviction est qu’il n’est pas de travail plus nécessaire et plus urgent. Il va du salut de ce qui s’est appelé de l’Europe, de ce qui reste d’Européens, d’une civilisation et d’une société.
Mon ambition de contribuer à créer les conditions du débat, de la lucidité et du retour au réel. A travers la diffusion de textes, l’émission de propositions, ou simplement le récit du monde.
Si quelques-uns en tirent l’envie d’aller plus loin, de débattre et de comprendre, le projet sera le leur.